Les Heures souterraines – Delphine de Vigan


En résumé
:
Mathilde et Thibault ne se connaissent pas. Au cœur d’une ville sans cesse en mouvement, ils ne sont que deux silhouettes parmi des millions. Deux silhouettes qui pourraient se rencontrer, se percuter, ou seulement se croiser. Un jour de mai. Les Heures souterraines est un roman vibrant et magnifique sur les violences invisibles d’un monde privé de douceur, où l’on risque de se perdre, sans aucun bruit.
Avec tendresse et légèreté, Delphine de Vigan met en scène deux personnes en détresse dans un Paris oppressant. Robert Solé, Le Monde.
Ce roman sensible et dérangeant est un peu triste. Triste, donc superbe. François Busnel, L’Express.

Les Heures souterraines, de Delphine de Vigan
JC Lattès
(2009)
Le Livre de Poche (2011)
249 pages

Ce que j’en ai pensé :

Enfin je l’ai lu ! Depuis le temps que je l’attendais ! A sa sortie en 2009 chez JC Lattès, j’attendais déjà la sortie poche. J’ai déjà lu No et Moi du même auteur, et le synopsis et le titre des heures souterraines me tentait terriblement. Ce livre me parlait déjà.

Je me sens proche des écrits de l’auteure.  Ses mots laissent un goût amer mais je les ressens et les vis complètement. Déjà, dans No et moi elle parlait de la ville avec la misère en toile de fond. Ici, la misère n’est pas matérielle mais elle est tout autant palpable. La ville qui fourmille, qui ne s’arrête jamais. Ces gens qui se croisent, transportant leur vie sur leurs épaules. Ces destins qui se ressemblent mais ne se rencontrent pas.

A travers Mathilde, c’est aussi la vie dans l’entreprise qui nous est présentée. L’entreprise qui peut nous propulser très haut mais qui peut aussi nous faire chuter. Par des bruits de couloir, par un chef qui nous a pris en grippe, par une fatigue lancinante de la routine, des mêmes gestes.

Toute la douleur, toute la détresse de Mathilde m’a frappée de plein fouet. L’entreprise est un sujet particulièrement sensible pour moi. L’endroit dans lequel on n’a pas le droit de courber l’échine sous peine de se voir relégué au placard. L’endroit où l’on est aux prises avec une hiérarchie parfois injuste. L’endroit où il y a des codes implicites, une appartenance, fatigante et aliénante.

Le harcèlement, l’humiliation dont est victime Mathilde sert simplement de prétexte, je pense, pour rendre compte de la facilité avec laquelle on peut dégringoler dans ce monde absurde qu’est la vie dans l’entreprise. Par le pouvoir d’une seule personne et par effet de dominos, ce monde de requins, de dents pointues et acérées, de violence silencieuse et de mesquinerie peut anéantir un individu, le broyer, comme une machine à détruire les documents.

Thibault lui, parcourt la ville. Il est médecin itinérant. Il rend visite à 3000 patients par an. Les embouteillages, les klaxons, les rhinopharyngites mais surtout la solitude, font partie de son quotidien. Des vielles dames qui n’ont plus la force, des schizophrènes en plein délire, des petits bobos et des maladies graves.

Mais dans tout ça, c’est la solitude et la détresse qui nous frappe dans cette ville, ce Paris, en mouvement perpétuel. Les mots de ce roman ont cruellement trouvé écho en moi. Ce qui décrit Delphine de Vigan est troublant de vérité.

Entre les pages :

« Sous terre, on trouve deux catégories de voyageurs. Les premiers suivent leur ligne comme si elle était tendue au dessus du vide, leur trajectoire obéit à des règles précises auxquelles ils ne dérogent jamais. En vertu d’une savante économie de temps et de moyens, leurs déplacements sont définis au mètre près. On les reconnaît à la vitesse de leurs pas, leurs façons d’aborder les tournants, et leur regard que rien ne peut accrocher. Les autres traînent, s’arrêtent net, se laissent porter, prennent la tangente sans préavis. L’incohérence de leur trajectoire menace l’ensemble. Ils interrompent le flot, déséquilibrent la masse. Ce sont des touristes, des handicapés, des faibles. S’ils ne se mettent pas d’eux-même sur le côté, le troupeau se charge de les exclure. »

« Du haut de ses quatorze ans, Simon voulait partir sur le champ casser la gueule de Jacques, crever les pneus de sa voiture, il réclamait vengeance. Cela l’avait fait sourire, à ce moment-là, cette révolte d’adolescent contre l’injustice faite à sa mère. Mais peuvent-ils comprendre vraiment ? Ils ignorent ce qu’est l’entreprise, son air confiné, ses mesquineries, ses conversations à voix basses, ils ignorent le bruit du distributeur de boissons, celui de l’ascenseur, la couleur grise de la moquette, les amabilités de surface et les rancoeurs muettes, les incidents de frontière et les guerres de territoire, les secrets d’alcôve et les notes de service […] »

« Maintenant elle se demande si, au fond, Laëtitia n’avait pas raison. Si l’entreprise n’est pas le lieu privilégié d’une mise à l’épreuve de la morale. Si l’entreprise n’est pas, par définition, un espace de destruction. Si l’entreprise, dans ses rituels, sa hiérarchie, ses modes de fontionnement, n’est pas tout simplement le lieu souverain de la violence et de l’impunité. »

« Elle n’a pas téléphoné. Depuis que son généraliste a pris sa retraite, elle n’a plus de médecin de famille. Au moment de composer le numéro qu’elle venait de trouver sur internet, il lui a semblé que cela n’avait aucun sens. Elle n’est pas malade. Elle est fatiguée. Comme des centaines de gens qu’elle croise tous les jours. Alors de quel droit ? Sous quel prétexte ? Faire venir quelqu’un qu’elle ne connaît pas. Elle n’aurait pas su lui dire. Dire simplement : je ne peux plus. Et fermer les yeux. »

Un roman sombre et quelque peu dérangeant. Mais néanmoins criant de vérités sur la ville, l’entreprise, la solitude et l’être humain.

Pour retrouver l’avis de mes compagnons de lecture commune, un clic sur leurs pseudos :

Quartier Livre : « Au plus près du réel de milliers de personnes, ce roman vous enferme plus qu’il ne vous évade mais Delphine de Vigan a assez de talent pour que jamais l’on ne lâche le livre sauf peut-être pour prendre une bouffée d’air frais. »

Pascale (Mot à mot) : « Ce roman regorge outre la souffrance dans le monde du travail, la souffrance morale, n’être plus rien dans cette société, mais au-delà, il y a toute une réflexion existentielle, pourquoi vivre ce que nous estimons invivable, pourquoi accepter cette décadence, ce rythme, qu’est-ce qui pousse l’être humain à se vautrer dans ce “non-bonheur”… pourquoi ne pas claquer la porte et dire STOP à cette vie de dingue… prendre son sac et partir sur les chemins de l’essentiel […] »

Anis : « Le roman de Delphine de Vigan qui est arrivé finaliste au Goncourt, n’est pas un roman désespéré, ni désespérant, même si il est tissé de nos défaites et de nos renoncements. Il dit ce qui ne peut être dit, montre ce qui ne survient pas, plonge dans le néant, éclaire les mises à l’écart aussi implacables que des mises à mort. »

George : « Dans ce roman sociétal, Delphine de Vigan dresse un portrait cinglant du monde du travail, de la machine infernale qu’il peut être. Elle décrit avec beaucoup de précisions comment la mécanique se met en marche, comment l’étau se resserre progressivement sur Delphine, jusqu’à la broyer. »

Pyrausta : « Livre fort,pesant,à lire quand on a le moral bien accroché. »

Reveline : « Une grosse déception pour moi ».

Merci à Anne (de poche en poche) pour cette lecture commune.

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31 réponses à Les Heures souterraines – Delphine de Vigan

  1. Pascale dit :

    on se rejoint sur notre ressenti, une plume qui nous parle, un sentiment de vécu, très réaliste, j’ai beaucoup aimé ce roman malgré son côté sombre, je n’ai pas lu no et moi, mais il est noté. Je suis conquise par cette auteure …, un très beau billet, bravo.

    • Melo dit :

      Merci Pascale. J’ai lu ton billet hier soir aussi mais j’étais trop fatiguée pour commenter. Effectivement on se rejoint dans nos ressentis. J’aime beaucoup ton paragraphe de conclusion.
      No et moi est tout de même moins sombre et on y retrouve la ville, encore et la solitude… L’auteure a le chic pour mettre le doigt sur ce qui dérange.

  2. Laure dit :

    J’avais adoré ce bouquin.

  3. Tiphanie dit :

    J’aime bien les passages que tu as cité, ce livre m’a beaucoup touchée!

  4. MyaRosa dit :

    Oh ça y est, tu l’as lu ce livre que tu attendais tant. Tu me donnes bien envie de le découvrir, j’aime beaucoup les passages que tu cites. Il me semble que j’ai un livre de cette auteure dans ma PAL.

  5. Elea23 dit :

    Un livre magnifique, c’était un de mes coups de coeur 2010… Il m’a troublée, émue : ces deux trajectoires parallèles dont on ne sait pas si finalement elles vont se rencontrer. Je l’ai préféré à « No et moi », question d’âge je pense…

    • Melo dit :

      Effectivement, No et moi conviendrait peut-être plus à des lecteurs adolescents mais j’ai beaucoup aimé cette lecture aussi. =)

  6. Liyah dit :

    J’avais aussi beaucoup aimé ce livre. Ca me fait penser d’ailleurs qu’il faut que je lise d’autres lives de cette auteure !

  7. mutinelle dit :

    Rooo Mélo tu vas encore rallonger ma PAL !

  8. George dit :

    Un roman qui me poursuit même après l’avoir refermé, et cela malgré quelques réticences dont j’ai parlé dans mon billet, mais l’histoire a pris le pas sur ces remarques de style, et j’ai trouvé l’étude psy très bien rendue !

    • Melo dit :

      Je crois que ce roman ne laisse personne indifférent. Après tout, c’est de notre monde moderne dont il est question.

  9. clara dit :

    Un cop de coeur pour moi !

  10. FaFa dit :

    J’ai aimé ce livre mais je crois que je l’oublierai assez vite. De plus c’est vraiment l’image de Paris que je me suis faite pendant longtemps : gris et impersonnel malgré la populasse.

    • Melo dit :

      C’est l’image que j’ai moi, et j’y habite. Enfin j’habite en banlieue mais j’ai aussi habité à Paris.
      C’est le problème de toutes les grandes villes. Parfois je pense à Tokyo et je me dis que je ne suis pas si mal lotie finalement.

  11. Manu dit :

    Je ne sais pas si ce livre est fait pour moi. Ça a l’air tellement pessimiste !
    J’aime beaucoup ton système de notation ;-)

    • Melo dit :

      Il est très pessimiste effectivement. A éviter si on ne le sent pas. J’ai moi même été surprise par la noirceur qu’il dégageait.

      Héhé, ça ne m’étonne pas que tu aimes ;)

  12. Readpocket dit :

    Je l’ai lu, une histoire trés touchante et qui peut etre deprimante.

  13. nodreytiti dit :

    Je crois que je vais boycotter ton blog moi, ma PAL ne t’apprécie plus!!!!

  14. Véro dit :

    Coucou ! Enfin un peu de temps pour lire les billets que tu as publié ces derniers temps !
    Celui-ci me tente beaucoup : j’ai très envie de découvrir moi aussi cette auteure !

    • Melo dit :

      Coucou Véro !
      J’aime beaucoup cette auteure mais ses romans sont souvent faits de souffrances, je trouve et la lecture de celui-ci peut se révéler difficile. En tout cas, ça me parle assez ! ;)

  15. Sharon dit :

    Je n’ai toujours pas réussi à ouvrir ce livre.

  16. Schlabaya dit :

    Je pense qu’il me plaira, je le lirai un jour, et vous êtes si nombreuses à apprécier Delphine de Vigan que ça finit par faire tache d’huile.

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