Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

Présentation de l’éditeur :Nous sommes en 1919. Un bateau quitte l’Empire du Levant avec à son bord plusieurs dizaines de jeunes femmes promises à des Japonais travaillant aux États-Unis, toutes mariées par procuration.C’est après une éprouvante traversée de l’Océan pacifique qu elles rencontrent pour la première fois à San Francisco leurs futurs maris. Celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui auquel elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir.À la façon d’un choeur antique, leurs voix se lèvent et racontent leurs misérables vies d’exilées… leurs nuits de noces, souvent brutales, leurs rudes journées de travail dans les champs, leurs combats pour apprivoiser une langue inconnue, la naissance de leurs enfants, l’humiliation des Blancs… Une véritable clameur jusqu’au silence de la guerre et la détention dans les camps d’internement – l’État considère tout Japonais vivant en Amérique comme traître. Bientôt, l’oubli emporte tout, comme si elles, leurs époux et leurs progénitures n’avaient jamais existé.

Certaines n’avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka
Prix Femina Etranger 2012
Traduit de l’anglais (américain) par Carine Chichereau
Editions Phébus (Août 2012)
144 pages

Premieres phrases :
« Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté -hérité de nos soeurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. »

Elles n’avaient jamais vu la mer et la découvre à l’occasion d’une traversée du Pacifique reliant le Japon au Etats-Unis. la plupart ne reverront jamais leur pays. Elle partent confiantes guidées par des marieuses qui leur ont promis un avenir heureux en compagnie d’hommes américains avec lesquels elles vont pouvoir changer de vie et fonder une famille. Elles fuient la misère et quittent leurs mères, leurs enfants, fortes de ces photos de leurs futurs maris, beaux et socialement intégrés. Elles ont à peine vingt ans et la cruelle réalité les rattrape bien vite. Les hommes qu’elles s’apprêtent à épouser sont en fait des immigrés, comme elles, des bras qui travaillent la terre d’Amérique pour un salaire de misère. Envolés les pavillons avec jardins bien entretenus, leur sort est plutôt celui de la ferme, leurs couches, des lit de paille dans des cabanes, quand elles ne se retrouvent pas domestiques pour des familles fortunées. Impossible de rentrer, la traversée est longue, il faut de l’argent et elles risquent d’être reniées par leurs familles qui ne comprendraient pas.

Julie Otsuka fait parler ces femmes de façon singulière en utilisant le « nous », ce qui créé une cohésion du sort de ces japonaises. J’ai aimé cette façon de raconter qui donne une même voix à des destins semblables même s’il est impossible de s’attacher particulièrement à un seul personnage. L’auteure a de cette façon rendu hommage à l’ensemble de ces femmes oubliées. Elle utilise beaucoup l’énumération, les phrases sont un enchaînement de faits, exempts de pathos, qui peuvent s’avérer lassantes mais qui donnent paradoxalement une  puissance particulière au récit.

« Nous avons accouché sous un chêne, l’été, par quarante-cinq degrés. Nous avons accouché près d’un poêle à bois dans la pièce unique de notre cabane par la plus froide nuit de l’année. Nous avons accouché sur des îles venteuses du Delta, six mois après notre arrivée, nos bébés étaient minuscules, translucides, et ils sont morts au bout de trois jours. Nous avons accouché neuf mois après avoir débarqué, de bébés parfaits, à la tête couverte de cheveux noirs. »

« Parfois nos maris achetaient un chien de garde, qu’ils appelaient Dick ou Harry ou Spot, et ils finissaient par s’attacher davantage à cet animal qu’à nous, et nous nous demandions si nous n’avions pas fait une bêtise en venant nous installer sur une terre si violent et hostile. Existe-t-il tribu plus sauvage que les Américains ? »

Le roman ne s’arrête pas à l’exil aux Etats-Unis, Julie Otsuka raconte aussi l’après Pearl Harbor et ces vastes « déménagements » de japonais, soit disant espions pour leurs pays. Ils partent en silence, après avoir passé leur vie à servir l’Amérique sans que personne ou presque ne le remarque…

J’ai beaucoup aimé ce roman-documentaire et même si le sujet est grave le récit n’est pas du tout larmoyant. En plus, je me rends compte à force d’en lire que j’aime les récits du Japon, leur culture, leurs traditions, leurs façons de vivre, leur attitude discrète et digne… C’est un pays que j’aimerais encore découvrir au travers de la littérature…

Lorsque nous quittions le quartier japonais pour nous aventurer par les grandes rues propres de leur ville, nous essayions de ne pas attirer l’attention sur nous. Nous nous habillions comme eux. Marchions comme eux. Prenions soin de nous déplacer en groupe. Nous nous faisions tout petits – Si tu restes à ta place ils te laisseront tranquille – et faisions de notre mieux pour ne pas les offenser. Pourtant ils nous donnaient du fil à retordre. leurs hommes flanquaient une grande bourrade à nos maris en leur lançant : « Moi désolé ! » tout en faisant choir leur chapeau. Leurs enfants nous jetaient des pierres. leurs serveurs s’occupaient toujours de nous en dernier. les ouvreuses nous faisaient monter en haut, au deuxième balcon, où elles nous donnaient les plus mauvaises places de la salle. Le paradis des nègres, comme elles appelaient cela. Leurs coiffeurs refusaient de nous couper les cheveux. Trop durs pour nos ciseaux. leurs femmes nous demandaient de nous éloigner d’elles dans l’omnibus lorsque nous étions trop près. « Veuillez m’excuser », répondions-nous, puis nous souriions en nous écartant. Car la seule manière de leur résister, nous avaient appris nos maris, c’était de ne pas résister. Néanmoins, la plupart du temps, nous restions chez nous, dans le quartier japonais, où nous nous sentions en sécurité au milieu des nôtres. Nous apprenions à vivre à l’écart, en les évitant autant que possible. »

Une vidéo dans laquelle Julie Otsuka raconte comment est né ce roman (et où elle dit qu’il est un peu une préquelle à son premier roman Quand l’empereur était un dieu ) :

 

Lecture commune avec : Valérie (qui a aimé), Sandrine (déçue), Hélène (a aimé), Mirontaine, Jeneen, Mon petit chapitre (a aimé).
D’autres billets chez : Laure (déçue), Delphine (a aimé, mais), Dasola (déçue), Théoma (mitigée), Jérôme (a aimé), Clara (a aimé, mais), …

Challenge Dragon 2012 et Challenge 1% Rentrée Littéraire 2012

Challenge Destins de femmes

Challenge Petit Bac

 

Julie Otsuka est née en 1962 en Californie. Diplômée en art, elle abandonne une carrière de peintre (elle a étudié cette discipline à l université de Yale) pour l’écriture. Elle publie son premier roman en 2002, Quand l’empereur était un dieu (Phébus, 2004 ; 10/18, 2008) largement inspiré de la vie de ses grands-parents. Son deuxième roman, Certaines n’avaient jamais vu la mer (Phébus, 2012) a été considéré aux États-Unis, dès sa sortie, comme un chef-d’oeuvre et a reçu en France le prix Femina Etranger.

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24 réponses à Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

  1. Valérie dit :

    Tu résumes bien comment ce nous et ces numérations sont la force de ce récit mais peuvent aussi en devenir la faiblesse.

    • Melo dit :

      Je comprends que ça puisse lasser. Moi même je me suis ennuyée à certains passages. Mais c’est tout de même un beau roman je trouve ;)

  2. denis dit :

    je pense qu’il est intéressant pour le thème
    je le lirai je pense

  3. Noukette dit :

    Lu il y a un moment déjà, ce ne sera pourtant pas un coup de coeur… Me reste à écrire le billet ! ;-)

    • Melo dit :

      On a eu une avalanche de coups de coeur au début de la rentrée littéraire et j’ai l’impression que ça diminue au fil des mois… :) Cela dit je trouve que ça reste un bon livre, instructif et émouvant bien que tout en pudeur/dignité.

  4. Agathe dit :

    Je l’ai lu il y a peu et je l’ai trouvé très beau!

  5. Carmen dit :

    Ce livre est sur ma liste depuis 1 mois déjà et tu m’a donné envie de me le procurer très rapidement!! :)
    Merci pour cette revue

  6. Laure dit :

    C’est un joli roman mais je n’ai vraiment pas aimé la narration.

  7. dasola dit :

    Bonjour Melo, d’abord excellente année 2013. Merci d’avoir mis mon billet en lien. Je confirme avoir été déçue par ce roman même s’il a reçu le prix Fémina étranger en 2012. Bon samedi.

  8. Mabiblio1988 dit :

    Un petit message pour te souhaiter une bonne année 2013 :D
    Dernier article de Mabiblio1988 : Raphaël Danjou

  9. Cat dit :

    Lien noté pour le Dragon 2012, merci !
    Je vais le lire, c’est sûr, mais quand…

  10. Eve dit :

    Tu me donnes très envie de découvrir ce roman.
    C’est un fait historique tellement ignoré de la plupart des gens, moi y compris! J’en ai presque les larmes aux yeux pour ces femmes sans même avoir lu le livre.

  11. lucie dit :

    le procédé narratif a formé plastique me laissant en dehors de l’histoire…
    Dernier article de lucie : « 06h41″ de Jean-Philippe Blondel

  12. carine dit :

    on m’en a parlé de ce livre, il a eu un prix il me semble ??

  13. Nora dit :

    Le livre a l’air super, pauvres japonais ils ont toujours eu la vie dure :-/

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